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Discours de remerciements – Vernissage de l’exposition à l’espace Guy de Chaulliac

Extrait du discours de remerciements que j’ai prononcé le 9 juin lors du vernissage de l’exposition de Jean Imhoff et moi même à l’espace Guy de Chaulliac .

Notre illustre parrain, chirurgien du moyen- âge, s’est intéressé particulièrement à certaines opérations neurologiques et si la créativité est souvent abordée du coté de l’émotion je voudrais

décaler la réflexion ce jour vers une tentative d’explication plus neurologique et moins fourre-tout, l’époque actuelle se gargarisant d’un passage systématique, et de fait galvaudé, par les émotions . Une fois prononcé ce sésame inopposable, le spectateur réfractaire à cette clé de lecture n’a plus qu’à passer son chemin .

Qu’est ce que la pratique de l’abstraction en art plastique telle que vous la voyez représentée en peinture le long des murs du bel espace d’exposition ce soir ?

Jean Imhoff ,avec l’humour qui le caractérise rapporte qu’un peintre reconnu ,habitué hélas des hôpitaux psychiatriques et qui par ailleurs s’était aventuré dans l’abstraction aimait à dire :« Avec l’abstraction , si je n’avais pas été déjà fou ,je le serai devenu ».

Revenons à nos cerveaux ,l’endroit où tout débute :

1) Le cerveau crée en puisant dans son réservoir d’expériences en recombinant ses ressources mentales : Les idées créent elles- mêmes des idées .

On pourrait penser que ceci est un phénomène évident mais le cerveau est encore mieux équipé pour détecter l’erreur ,la déviation et revenir au stade connu. Il faut donc une certaine énergie ,une audace particulière et un minimum d’esprit de subversion pour s’engager dans le processus créatif. La fatigue qui en découle, pour s’éloigner ainsi de l’habitude se combine à de nombreux petits pas d’échecs .

– Ainsi la traduction de ce premier axiome du travail d’abstraction au pied du chevalet dans l’atelier : Reprendre le tableau en élaboration trop proche des précédents ,frotter et effacer à l’éponge scotch -brite ,inonder au pulvérisateur d’eau ,recouvrir la totalité ou une partie de la toile en blanc . Repartir ainsi à zéro vers un nouvel essai d’écart depuis notre zone de confort .

 

2) le cerveau crée en se nourrissant de contraintes .

Ainsi notre mémoire peut aussi entraver notre créativité en l’empêchant d’aller vers des connaissances nouvelle . On pourrait dire que notre mémoire est un inconscient gênant. Un piège de notre pensée intuitive . La contrainte serait de forcer notre cerveau à ralentir, réfléchir, penser contre soi et contre l’amalgame de notre savoir théorique. Une sorte de résistance cognitive à trop savoir comment
faire.
-la traduction du deuxième axiome : s’assoir dans le fauteuil prévu à cet effet en face de notre toile ,passer d’éternels quart-d ’heures à fermer un œil, occulter ainsi une partie du tableau, puis retourner le tableau d’un quart de tour et recommencer cette manœuvre.

3 ) Le processus créatif se sert d’une pensée divergente.

Il existe une commutation dynamique entre le cerveau chargé du contrôle exécutif (préfrontal) et du réseau de saillance (réseau par défaut) celui qui s’occupe de la rêverie, du vagabondage
d’esprit, de l’inaction (l’ennui).

_ Expression du troisième axiome sur la toile :Le lâcher prise du trait ,sa déviation ,sa relative gaucherie, la rapidité de l’action et les accidents sur la toile qui en découlent : coulures ,taches ,jets incontrôlés de couleurs alternant avec la tentative de reprise afin d’ordonner l’ensemble de la surface . Donner à l’oeil la possibilité d’embrasser l’ensemble sans être attiré par une tache particulière qui deviendrait faute .

À ce stade du travail de créativité la fatigue s’installe ,sorte de fatigue psychique à toujours s’éloigner de l’habituel. Le conflit interne qui se vit par pinceau et couteau interposé n’est pas dérisoire . Pourrait- il dans son intensité et son incarnation s’apparenter à une douleur?

Si certains se plaisent à prétendre engendrer dans la douleur ce n’est pas mon sentiment .

4 ) Car c’est le plaisir qui régit les interminables heures de batailles et de solitude dans l’atelier silencieux ou musical de l’artiste à faire et défaire, recouvrir et simplifier. Plaisir de découvrir, plaisir de vaincre de multiples mini échecs et de les dépasser en de petites victoires successives. Certains parlent de bon stress généré par l’encablure étroite séparant l’artiste de sa compétence future. Une tolérance au stress acceptable ne perturbe pas la créativité mais la  stimule.
Tolérance à l’ambiguïté permettant cette solution visuelle sorte de tentative de donner un sens possible à une situation ambiguë. Rechercher à donner un sens au monde mais cette fois par un soi-même passant à l’écart des mots.

L’équivalent littéraire de cette abstraction plastique pourrait – être le haïku: Ces petits poèmes japonais concis ,partiels en temps et lieux mais universels.

5) Autre particularité de notre cerveau c’est d’être sélectif :

Choisir c’est exclure, choisir c‘est être attentif à filtrer certains événements extérieurs, leur donner une importance personnelle. Si la réalité peut et doit s’inviter de temps en temps elle ne doit pas perturber le processus créatif :
-Traduction dans l’atelier : Devant le tableau avancé ,traquer ce qui assigne trop résolument une forme à un objet . Intervenir en dégradant la certitude vers l’ambiguë visuelle . Bannir au maximum les interprétations à venir : « On dirait un arbre, un ours, le ciel … »

Ainsi la créativité pourrait se définir comme une trajectoire ambiguë ,incertaine et plaisante combattant la fatigue inhérente au conflit psychique qui provient du vouloir sortir du rang de l’expression commune.

Mais il est aussi une réalité bien tangible :

Les autres nous influencent beaucoup plus que nous sommes prêts à l’admettre. Le cerveau crée en s’inspirant des autres. Le génie solitaire n’existe vraiment pas. L’imitation, terreau de la conformité est aussi le terreau de la créativité. Les idées sont dans l’air / Pas de souci à emprunter si on reste soi-même en conscience d’être avec les autres. Peut -être est-ce là une partie du sens critique.

Ultime question :Quand est-ce qu’une toile abstraite parvient à l’aboutissement ? Quand peut on s’en détacher et l’accrocher au regard des autres ?

Peut être quand on n’encombre pas le spectateur d’une énième identique version d’art contemporain et qu’il pourra nous identifier comme un passeur /prêteur venu ajouter sa vision à la sienne déjà riche des autres.

 

Chantal Laurent Planet
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